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Comment le musée Fabre a caché pendant l’Occupation tous ses trésors loin de Montpellier


Dans la correspondance du Conservateur des Antiquités et objets d’art de l’Hérault, conservée aux archives départementales et jamais explorée, s’esquisse une histoire passionnante.

” Devant la gravité des événements, le musée a été fermé le 12 novembre. […] Les 13 et 14 novembre, les gardiens du musée ont commencé à décrocher les toiles exposées, en suivant les listes d’urgence préétablies par M.M. Billiet, conservateur du Louvre, et Oudot de Dainville, conservateur des Antiquités et objets d’arts ” de l’Hérault. Le 24 janvier 1943, le conservateur adjoint du musée Fabre, à Montpellier, décrit à Jacques Jaujard, le directeur des musées nationaux, une opération hors-norme.

En quelques semaines, tous les trésors du musée montpelliérain ont été mis à l’abri d’éventuels bombardements… et de la convoitise des Allemands, qui occupent tout le pays. La tache est d’envergure : 46 caisses pour les peintures, 19 de sculptures, 14 de céramiques. Et la logistique est lourde : l’un des “ tracteurs remorques, munis d’extincteurs ”, de la maison Arnal-Bazille, les plus anciens déménageurs de Montpellier, a même dû être modifié, pour “ contenir la caisse de grande dimension qui renferme Les Baigneuses de Courbet. “

Des documents qui montrent que la protection des trésors héraultais a été organisée très en amont.
Des documents qui montrent que la protection des trésors héraultais a été organisée très en amont.
MIDI LIBRE – François Barrère

Des camions remorqués par des boeufs

Direction : le château de Roquedols, à Meyrueis, en Lozère. Le site, à l’écart, a été choisi pour sa solidité, et a été équipé d’une motopompe, indispensable face au risque d’incendie. Les deux premiers convois, escortés par les gendarmes, roulent sans souci majeur. Le troisième fait face à du verglas et à des fondrières, près du château. “ Il a fallu faire remorquer les camions par des couples de bœufs. Si ce dernier voyage s’est terminé sans gloire, ce fut, du moins, sans dommage ” note le conservateur. ” Pour ce qui concerne la sécurité des œuvres demeurées à Montpellier, des mesures de défense passive ont été prises. Du sable a été déposé dans les combles et dans les galeries. ”

Le plan du château de Roquedols, le premier dépôt constitué pour accueillir les tableaux du musée Fabre.
Le plan du château de Roquedols, le premier dépôt constitué pour accueillir les tableaux du musée Fabre.
MIDI LIBRE – François Barrère

Une mine d’information inédite aux Archives 

 À cette époque, des opérations similaires se déroulent partout en France, à l’image de celle qui a vidé le Louvre, dès septembre 1939. Conservée aux archives départementales de l’Hérault, et jamais publiée à notre connaissance, la correspondance du Conservateur des Antiquités, découverte avec l’aide de l’historien Fabrice Bertrand, est une mine d’informations sur cet épisode peu connu.

Une opération supervisée depuis Paris
Une opération supervisée depuis Paris
MIDI LIBRE – François Barrère

Ficelle, bois et extincteurs

On y découvre une étonnante centralisation nationale qui voit le Chef du service des emballages de Lyon sommé par Jaujard de livrer, le 7 avril 1943, “ 10 kg de ficelle ” au conservateur du musée d’Avignon, et 9 m3 de bois pour fabriquer des caisses à Montpellier. On y lit la crainte récurrente de voir les toiles détruites par le feu lors de leurs déplacements : la direction des musées nationaux commande le 10 mai 1943, “ 10 extincteurs marque Knock Out type Mousse 10 litres ” pour “ le dépôt de Roquedols ” et huit pour celui de Saint-Guilhem-le-Désert. Car “ l’école presbytérienne ” proche de l’abbaye de Gellonne, réquisitionnée, va elle aussi servir de dépôt pour les trésors montpelliérains du musée Fabre, de la bibliothèque universitaire de médecine ou du musée Atger. Les antiquités du musée d’Enserune, susceptible d’être ” un objectif de guerre “, car proche de la voie ferrée et du ” canal du Languedoc ”, les y rejoindront.

 

Le curé de Saint-Guilhem menace de démissionner

En juillet 1943, 60 caisses sont ainsi déposées “ dans la grande salle du rez-de-chaussée qui leur est réservée. ” L’affaire n’a pas été simple à mener : il a fallu négocier avec le curé du village furieux de la modicité de l’indemnité versée au “ chef de dépôt ” et qui menace de démissionner après s’en être plaint à l’évêque. Le prêtre a d’autres exigences : “ Il serait prudent que nous soyons armés ” écrit-il le 20 juillet 1943. “ La maison est très grande, très sourde, les ouvertures nombreuses, […] un coup de main serait vite arrivé. ”

 Les gardiens, mal payés et mal logés, sont difficiles à recruter. “ Les gardiens temporairement envoyés par le musée Fabre se plaignent du froid très vif qui règne dans le local. M. Chamson, inspecteur des musées nationaux, a annoncé lors de son passage qu’il ferait acheter un poêle ” insiste-t-on le 23 novembre 1943 auprès du conservateur départemental.

Un précieux paravent japonais du XVIe siècle

Ce dernier est aussi sollicité par des particuliers. Un médecin montpelliérain, le 17 avril 1943, demande de ” mettre en sécurité un précieux paravent japonais du XVIe siècle que j’ai chez moi ”. Un autre docteur désire “ mettre à l’abri des accidents habituels dus à la guerre, vols, bombardements ” ses tableaux, avec “ les splendides œuvres que possède le musée de Montpellier ”.

Les problèmes administratifs et matériels semblent incessants. ” Cette mission commence à me peser. Cette lettre est la 158 e que j’écris depuis le 12 novembre pour les évacuations ” soupire Oudot de Dainville. La protection des œuvres d’art cache aussi d’autres actions. En 1943, le Cévenol André Chamson, conservateur et résistant, est en poste en Dordogne, avec son épouse Lucie Mazauric, conservatrice au Louvre, qui en a suivi les collections. Chamson supervise alors neuf dépôts dans le grand sud, dont celui de Saint-Guilhem qui est aussi “ un dépôt d’objets moins pacifiques provenant de parachutistes anglais ” relate Lucie Mazauric dans Ma vie de châteaux (1965).

Des mitraillettes dans la crypte

“Jacques Jaujard avait été averti que la Gestapo alertée devait perquisitionner à Saint-Guilhem ”. Chamson file sur place. “ Le chef de dépôt, qui était le curé de l’endroit, ne connaissait pas André. Il était bien embarrassé. Sa crypte était pleine de mitraillettes et contenait aussi un parachutiste anglais récemment débarqué. ”  Le parachutiste et les armes seront évacués dans la nuit.

En 1944, nouvelle évacuation d’urgence

L'inventaire du dépôt de Saint-Guilhem en mai 1944
L’inventaire du dépôt de Saint-Guilhem en mai 1944
MIDI LIBRE – François Barrère

Au printemps 1944, la tension militaire s’accroît dans le pays. Le 13 mai, Jacques Jaujard envoie ses instructions : “ En prévision de toute éventualité nous allons procéder d’urgence à l’évacuation des dépôts de la zone sud-est […] et des musées du littoral méditerranéen. ” Une partie des collections du musée Fabre est envoyée au dépôt de Saint-Gall, à Vabres, dans le Cantal, avec des pièces des musées de Nîmes, Béziers, Sète ou Beaucaire. ” Dans l’hypothèse d’opérations militaires dans la région, le personnel […] doit suivre le sort des collections. […] Il ne pourra être en aucun cas contraint de les abandonner ” rappelle le préfet, le 31 mars 1944. Le 16 février 1945, le directeur des musées de France autorise enfin le conservateur Claparède du musée Fabre à procéder au “ retour des collections “.  ”Les frais sont pris en charge par l’État ” rappelle-t-il.



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