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La Transnistrie, cette poudrière qui voudrait qu’on lui “fiche la paix”


De Tiraspol – “Nous ne prenons pas la monnaie moldave.” Le serveur de la pizzeria La Vida hausse les épaules et esquisse un sourire gêné. “Désolé, mais vous devez payer en roubles.” Puis, sans même nous laisser le temps de poser la query, il ajoute : “Et non, vous ne pouvez pas payer par carte de crédit non plus. Parce que vos cartes ne marchent pas, ici.”

Bienvenue à Tiraspol, capitale de la Transnistrie, république invisible dans l’est de la Moldavie. Avec sa propre monnaie, son gouvernement, son parlement, ses banques et ses opérateurs téléphoniques. Dans cette bande de terre s’étirant le lengthy du Dniestr, le fleuve qui sépare la Moldavie de l’Ukraine, même les portables du reste du monde – y compris ceux moldaves – passent mal ou ne passent pas du tout. Cette république autoproclamée et [qu’aucun pays membre de l’ONU] n’a jamais reconnue s’obstine à ignorer la Moldavie, dont elle fait partie. À la frontière, les douaniers locaux délivrent une sorte de visa, ce qui est également illégal, mais indispensable pour visiter le pays qui n’existe pas.

Carte de la République autoproclamée de Transnistrie.
Carte de la République autoproclamée de Transnistrie. Courrier worldwide

La Transnistrie est un monde à half. Il serait réducteur de n’y voir qu’une enclave secrète de la Russie. À quelques mètres de la pizzeria, un drapeau flottant sur un immeuble soviétique rappelle la fondation de la ville, en 1792. “C’est le légendaire général russe Alexandre Souvorov qui a fondé Tiraspol. En Occident, vous n’arrêtez pas de dire que les Russes vont revenir en Transnistrie. Mais le fait est que les Russes n’ont jamais quitté la Transnistrie. Pas plus que les Ukrainiens, les Roumains, les Bulgares et les Moldaves.”

“Nous vivons tous ensemble, dans la joie et la bonne humeur.”

Dans un rire sarcastique, Oleg montre la grande statue équestre de Souvorov, le dernier “généralissime” des tsars. Nous sommes sur le boulevard du 25-Octobre [date du déclenchement de la révolution bolchevique en Russie], et nous avons basculé dans un movie en technicolor de la vieille Union soviétique. Devant la bâtisse brutaliste qui abrite le parlement se dresse l’une des rares statues de Lénine qui n’a pas été déboulonnée après l’effondrement de l’URSS.

“Nous sommes un peuple mélangé et heureux de l’être”

Il y a peu encore, Oleg était enseignant. Il perçoit maintenant une allocation “complétée par les aides russes”, admet-il. Et ce n’est pas la seule contribution qui arrive de Moscou. Ici, les Russes financent les hôpitaux, les infrastructures, les crèches, les écoles. Et leur cote d’amour passe aussi par le porte-monnaie. Un coup d’œil aux pompes à essence explique bien des choses : grâce aux accords conclus avec Moscou, le méthane acheminé par les gazoducs sibériens coûte deux fois moins cher qu’en Moldavie et dans les autres pays d’Europe : 50 centimes à peine le litre, contre près de 1 euro dans le reste du pays.

Mais Oleg tient également à nous rappeler que l’université de Transnistrie porte le nom de l’un des plus grands poètes ukrainiens, Taras Chevtchenko. Puis il kind un billet de 50 roubles de Transnistrie à l’effigie du poète.

“Vous voyez ? Nous sommes un peuple mélangé et heureux de l’être. Depuis toujours. Et nous ne voulons pas de guerre ni d’invasion. Nous ne voulons pas d’Europe ni d’Otan. Fichez-nous la paix, nous sommes neutres. Et pacifiques.”

Un avis que tout le monde ne partage pas. Aujourd’hui, tous les regards de la communauté internationale sont braqués sur la Transnistrie depuis qu’un général russe a laissé entendre que la “deuxième phase” de l’invasion de l’Ukraine pourrait impliquer la région ; et que Poutine pourrait tenter de faire la jonction jusqu’ici, en annexant des territoires qu’il estime lui appartenir. Le même général a également parlé d’un “peuple russe”. Les analystes redoutent des provocations de la half des prorusses [des incidents ont effectivement eu lieu depuis la publication de ce reportage] et craignent que les indépendantistes et les soi-disant “forces de maintien de la paix” russes ne préparent une offensive contre l’Ukraine.

Mais selon le ministre des Affaires étrangères moldave, Nicu Popescu, la scenario en Transnistrie est “plus ou moins calme” et aucun mouvement de troupes “inhabituel” n’a été observé. Si les analystes regardent avec inquiétude les quelque 1 500 soldats russes stationnés dans cette bande de terre et l’arsenal qui y est caché, les habitants ne croient pas beaucoup à une guerre contre l’Ukraine.

“Qu’on nous laisse en dehors de tout ça !”

Tatiana, pas plus qu’Oleg, ne tient à révéler son nom de famille. Elle se refuse également à tout commentaire sur Poutine ou sur la guerre en Ukraine. L’appareil de surveillance de l’État est “omniprésent”, explique-t-elle, “et il y a des espions partout”. Mais sa place est la même que celle beaucoup de ses compatriotes :

“Ce que nous voulons, c’est la paix et qu’on nous laisse en dehors de tout ça.”

Employée dans une entreprise néerlandaise, elle rentre tout juste d’un déplacement professionnel au Kazakhstan. Lorsque l’on évoque l’éventualité d’une attaque sur l’Ukraine, elle nous invite à réfléchir aux chiffres : “À l’époque de la chute de l’empire soviétique, ici, en Transnistrie, il y avait 40 % de Moldaves et 25 % de Russes. Et 30 % d’Ukrainiens. Peu après, en 1990, quand la guerre d’indépendance [de la Transnistrie] a éclaté, énormément de combattants sont venus d’Ukraine. Eux aussi étaient indépendantistes. Que croyez-vous donc qu’ils vont faire ? Envahir leur pays d’origine où vivent leurs frères et leurs cousins ? Je ne le pense pas.” Elle rappelle qu’autre selected plaiderait contre un conflit avec l’Ukraine : “Avant la guerre, nous exportions beaucoup plus de biens vers l’Ukraine qu’en Russie.”

20 000 réfugiés ukrainiens en Transnistrie

Selon le ministre des Affaires étrangères transnistrien, Vitaly Ignatyev, il reste encore 100 000 habitants de la “république invisible” qui possèdent un passeport ukrainien, soit un cinquième de la inhabitants. Et parmi les très nombreux réfugiés ukrainiens entrés en Moldavie depuis le début de l’invasion russe, 20 000 se trouvent en Transnistrie.

Après que les Ukrainiens ont fermé toutes les frontières et fait sauter le pont sur le fleuve Kuchurgan pour éviter une agression militaire par le flanc ouest, les réfugiés sont contraints de passer par la Moldavie pour rejoindre la Transnistrie. Et pourtant, certains ont choisi de venir ici, dans le pays qui n’existe pas.



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